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Je t’augmente

Peut-on être soi, entièrement soi, en tout lieu et à tout moment? Et surtout avec toute personne? Cette question se pose lorsqu’on hésite à se révéler aux autres, de peur d’être jugé, de peur d’être marqué au fer d’une identité tronquée, quand bien même elle serait flatteuse.

Car chacun cherche à être écouté et accepté dans toute sa complexité, y compris même dans ses contradictions. Mais chacun sait également que bon nombre d’interlocuteurs n’auront pas la patience nécessaire à un tel labeur: il est plus facile d’étiqueter l’autre que d’échanger réellement avec lui.

Puisqu’on ne peut être compris que par ceux qui cherchent à nous comprendre, et puisqu’on doute souvent, il faut bien l’avouer, de la bienveillance des gens, nombreux sont ceux qui présentent une partie seulement d’eux-mêmes à la face du monde, qui montrent un masque plutôt qu’un visage aux personnes qu’ils croisent et qu’ils côtoient.

Mais ce nouveau thème ne traite pas de cela. Au contraire, il traite des moments d’intimité où chacun peut se révéler tout entier, et de ceux qui, par l’ouverture de leur cœur, créent les conditions de cet échange. C’est l’ami qui prend tout de ses proches, les marées hautes comme les basses, ainsi que l’écrit le poète Khalil Gibran. C’est l’hôte également, qui, faisant preuve de charité, acceuille le voyageur, sans rien savoir de lui.

Car ceux qui écoutent et se livrent, ne cachant d’eux-mêmes ni l’ombre ni la lumière, dans ces moments trop rares de partage véritable, ont compris une vérité universelle qu’Antoine de Saint-Exupéry résuma ainsi: “Si je diffère de toi, loin de te léser, je t’augmente.”

Olivier Holmey
Paris, le 8 mai 2017

Notre sélection de poésie, musique et images pour les quatre premières semaines de notre dernier thème est disponible en cliquant sur les liens ci-dessus ou ci-dessous:

I. Poème / Musique / Image
II. Poème / Musique / Image
III. Poème / Musique / Image
IV. Poème / Musique / Image

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Poème • MusiqueImage

Le Voyageur
Extrait de Lettre à un otage, Chapitre VI

J’ai un tel besoin de ton amitié. J’ai soif d’un compagnon qui, au-dessus des litiges de la raison, respecte en moi le pèlerin de ce feu-là. J’ai besoin de goûter quelquefois, par avance, la chaleur promise, et de me reposer, un peu au delà de moi-même, en ce rendez-vous qui sera nôtre.

Je suis si las des polémiques, des exclusives, des fanatismes ! Je puis entrer chez toi sans m’habiller d’un uniforme, sans me soumettre à la récitation d’un Coran, sans renoncer à quoi que ce soit de ma patrie intérieure. Auprès de toi je n’ai pas à me disculper, je n’ai pas à plaider, je n’ai pas à prouver ; je trouve la paix, comme à Tournus. Au-dessus de mes mots maladroits, au-dessus des raisonnements qui me peuvent tromper, tu considères en moi simplement l’Homme. Tu honores en moi l’ambassadeur de croyances, de coutumes, d’amours particulières. Si je diffère de toi, loin de te léser, je t’augmente.

Tu m’interroges comme l’on interroge le voyageur.

Antoine de Saint-Exupéry

Poème • MusiqueImage

When I heard at the close of the day

When I heard at the close of the day how my name had been receiv’d with plaudits in the capitol, still it was not a happy night for me that follow’d;
And else, when I carous’d, or when my plans were accomplish’d, still I was not happy;
But the day when I rose at dawn from the bed of perfect health, refresh’d, singing, inhaling the ripe breath of autumn,
When I saw the full moon in the west grow pale and disappear in the morning light,
When I wander’d alone over the beach, and undressing, bathed, laughing with the cool waters, and saw the sun rise,
And when I thought how my dear friend, my lover, was on his way coming, O then I was happy;
O then each breath tasted sweeter-and all that day my food nourish’d me more-and the beautiful day pass’d well,
And the next came with equal joy-and with the next, at evening, came my friend;
And that night, while all was still, I heard the waters roll slowly continually up the shores,
I heard the hissing rustle of the liquid and sands, as directed to me, whispering, to congratulate me,
For the one I love most lay sleeping by me under the same cover in the cool night,
In the stillness, in the autumn moonbeams, his face was inclined toward me,
And his arm lay lightly around my breast-and that night I was happy.

Walt Whitman

Quand j’appris à la tombée de la nuit

Quand j’appris à la tombée de la nuit que mon nom avait été ovationné au capitole, les heures qui suivirent ne furent pourtant pas heureuses ;
Et de même, lorsque je fis la bringue, ou lorsque mes objectifs furent atteints, je ne fus pourtant pas heureux ;
Mais le jour où je me levai à l’aube du lit de santé parfaite, rafraîchi, en chantant, en inspirant le souffle mûr d’automne,
Quand je vis la pleine lune à l’ouest pâlir puis disparaître dans la lumière matinale,
Quand seul je parcourus la plage, et me déshabillant, me baignai en riant dans les eaux froides, et vis le soleil se lever,
Et quand je me dis que mon tendre ami, mon amant, était en chemin, O alors je fus heureux ;
O alors chaque inspiration fut plus délicieuse – et toute la journée durant ma nourriture me rassasia plus pleinement – et la belle journée passa avec délice,
Et le jour d’après m’offrit pareille joie – et le soir du suivant vint mon ami ;
Et cette nuit-là, lorsque tout était calme, j’entendis les eaux dérouler leur cour gentiment continuellement le long de la côte,
J’entendis le bruissement chuchotant du liquide et des sables, dirigé vers moi, murmurant, pour me féliciter,
Car celui que j’aime le plus dormait auprès de moi sous la même couverture dans la nuit fraîche,
Dans la quiétude, dans les rayons lunaires d’automne, son visage était tourné vers moi,
Et son bras embrassait délicatement ma poitrine – et cette nuit-là je fus heureux.

Walt Whitman (traduit par Olivier Holmey)

Poème • MusiqueImage

On Friendship

Your friend is your needs answered.
He is your field which you sow with love and reap with thanksgiving.
And he is your board and your fireside.
For you come to him with your hunger, and you seek him for peace.

When your friend speaks his mind you fear not the “nay” in your own mind, nor do you withhold the “ay.”
And when he is silent your heart ceases not to listen to his heart;
For without words, in friendship, all thoughts, all desires, all expectations are born and shared, with joy that is unacclaimed.
When you part from your friend, you grieve not;
For that which you love most in him may be clearer in his absence, as the mountain to the climber is clearer from the plain.
And let there be no purpose in friendship save the deepening of the spirit.
For love that seeks aught but the disclosure of its own mystery is not love but a net cast forth: and only the unprofitable is caught.

And let your best be for your friend.
If he must know the ebb of your tide, let him know its flood also.
For what is your friend that you should seek him with hours to kill?
Seek him always with hours to live.
For it is his to fill your need, but not your emptiness.
And in the sweetness of friendship let there be laughter, and sharing of pleasures.
For in the dew of little things the heart finds its morning and is refreshed.

Kahlil Gibran

De l’amitié

Ton ami est la réponse à tes besoins.
Il est ton champ où tu sèmes l’amour et récoltes la grâce.
Il est ton couvert et ton coin du feu.
Car tu viens à lui avec ta faim, et tu le sollicites pour trouver la paix.

Quand ton ami exprime sa pensée tu ne crains ni la désapprobation dans ton esprit ni ne retiens l’approbation.
Et quand il est silencieux ton cœur ne cesse d’écouter son cœur ;
Car même sans paroles, en amitié toute pensée, tout désir, toute attente naît et se partage, dans une joie quiète.
Quand tu quittes ton ami tu ne t’endeuilles pas ;
Car ce que tu aimes le plus chez lui peut s’éclaircir en son absence, comme la montagne est plus claire à l’alpiniste vue de la plaine.
Et qu’il n’y ait d’autre but en amitié que l’approfondissement de l’esprit.
Car l’amour qui ne cherche d’autre chose que la révélation de son propre mystère n’est pas l’amour mais plutôt un filet lancé en avant ; et l’on attrape que ce qui est sans valeur.

Et que ton meilleur soit réservé à ton ami.
S’il doit connaître tes marées basses qu’il connaisse également les hautes.
Car qu’est-ce que l’ami qu’on recherche avec des heures à perdre ?
Recherche-le toujours avec des heures à vivre.
Car c’est à lui d’assouvir ton besoin, et non ton vide.
Et dans la douceur de l’amitié, qu’il y ait des rires, et le partage de plaisirs.
Car dans la rosée des petites choses le cœur trouve son matin et se rafraîchit.

Kahlil Gibran (traduit par Olivier Holmey)

Poème • MusiqueImage

Deux vrais amis

Deux vrais amis vivaient au Monomotapa :
L’un ne possédait rien qui n’appartînt à l’autre :
Les amis de ce pays-là
Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.
Une nuit que chacun s’occupait au sommeil,
Et mettait à profit l’absence du soleil,
Un de nos deux Amis sort du lit en alarme ;
Il court chez son intime, éveille les Valets :
Morphée avait touché le seuil de ce palais.
L’ami couché s’étonne, il prend sa bourse, il s’arme ;
Vient trouver l’autre, et dit : Il vous arrive peu
De courir quand on dort ; vous me paraissez homme
A mieux user du temps destiné pour le somme :
N’auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu ?
En voici. S’il vous est venu quelque querelle,
J’ai mon épée, allons. Vous ennuyez-vous point
De coucher toujours seul ? Une esclave assez belle
Était à mes côtés ; voulez-vous qu’on l’appelle ?
Non, dit l’ami, ce n’est ni l’un ni l’autre point :
Je vous rends grâce de ce zèle.
Vous m’êtes en dormant un peu triste apparu ;
J’ai craint qu’il ne fût vrai, je suis vite accouru.
Ce maudit songe en est la cause.
Qui d’eux aimait le mieux ? Que t’en semble, lecteur ?
Cette difficulté vaut bien qu’on la propose.
Qu’un ami véritable est une douce chose!
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ;
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même.
Un songe, un rien, tout lui fait peur
Quand il s’agit de ce qu’il aime.

Jean de La Fontaine